L'Initiative de croissance durable de l'Université McGill a récemment réuni des experts en développement durable de l’industrie maritime et ferroviaire ainsi que du secteur municipal et des assurances, en vue d’examiner les défis interdépendants des changements climatiques qui touchent la résilience des systèmes côtiers et des chaînes d’approvisionnement.
« Les premiers impacts observés concernent la santé et la sécurité des travailleurs », explique Claudine Couture-Trudel, vice-présidente, Politique ESG et initiatives futures de la société QSL, devant un parterre d’étudiants réunis le 18 mars dernier, à l’occasion de la troisième édition du Grand Défi annuel sur le développement durable propulsé par Gildan.
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« Nos équipes travaillent dans des conditions météorologiques sans précédent. On n’a qu’à penser aux deux tempêtes hivernales qui ont frappé Houston, au Texas, au cours des quatre dernières années. Bien souvent, cela nous oblige à interrompre nos opérations, ce qui déstabilise la chaîne d’approvisionnement et nous force à trouver des solutions », affirme-t-elle, ajoutant que la société QSL dispose quand même d’une certaine flexibilité grâce à ses 66 terminaux portuaires. Le réacheminement des marchandises reste toutefois un défi à surmonter.
La responsable principale de la durabilité au CN, Sarah Favel, souligne que les changements climatiques compliquent déjà la gestion des risques. « Nous venons de subir un déraillement en raison des conditions météorologiques provoquées par un “fleuve atmosphérique” dans la région de Vancouver », rappelle-t-elle.
« Par exemple, les rails se déforment maintenant durant l’hiver lorsque le mercure passe de -15 °C à +15 °C. Ça n’arrivait pas avant, ajoute Mme Favel. Et puisque notre réseau s’étend d’est en ouest ainsi que vers le sud, l’éventail de risques varie de la neige et de la glace aux incendies de forêt, en passant par les inondations et les ouragans. »
Mme Couture-Trudel souligne que le fonds d’investissement propriétaire de QSL accorde une attention particulière à l’évaluation des risques liés aux infrastructures existantes et futures de l’entreprise. « La clientèle se préoccupe particulièrement des éléments de santé et sécurité, car cela met en jeu des vies humaines et peut coûter très cher », ajoute-t-elle.
« Nos clients s’intéressent à notre certification ISO 14001, puisqu’elle leur permet de réduire les risques environnementaux, dit-elle. C’est une réalité qui touche notamment le transport par conteneurs. »
Aujourd’hui, les grandes sociétés comme Patagonia, Nestlé, Microsoft et d’autres exigent de connaître la quantité de GES émise par conteneur expédié afin de renseigner leurs clients et, parfois, d’inclure ces données dans un système de crédits carbone.
Le directeur de la durabilité, de la résilience climatique et de l’impact communautaire chez Wawanesa Assurance, Mitch McEwen, souligne que les primes d’assurance ont augmenté d’environ 20 % au Canada en raison des risques accrus, en particulier dans certaines régions comme la Colombie-Britannique où les feux de forêt ont durci les sols, ce qui favorise les inondations.
Il devient de plus en plus difficile d’obtenir une assurance.
Dans son rôle de conseillère municipale à L’Île-Verte dans le Bas-Saint-Laurent, Sophie Mauzerolle est à même de constater les effets directs des changements climatiques.
« À l’hiver, tout le monde empruntait auparavant un pont de glace reliant l’île à la terre ferme, mais ce n’est plus possible aujourd’hui, ou parfois très brièvement, dit-elle. Il faut compter sur des hélicoptères pour l’approvisionnement en médicaments et en denrées alimentaires. »
Ex-conseillère municipale de Montréal, Mme Mauzerolle souligne que les villes se retrouvent en première ligne face aux urgences climatiques.
C’est nous qui devons gérer les routes emportées par les eaux ou répondre aux appels à la suite de pannes de courant. Ce sont aussi les municipalités qui aménagent des refuges, même si elles ne disposent pas des leviers financiers nécessaires pour en faire autant.
Selon Mitch McEwen, la volonté politique n’est pas toujours au rendez-vous pour investir au-delà du mandat électoral. « Il faut que tous les niveaux de gouvernement ainsi que les industries, les institutions financières et les autres acteurs adoptent une approche sociétale holistique devant ces questions vraiment complexes et acceptent de prendre des décisions particulièrement difficiles. »
Mme Couture-Trudel est d’avis que le secteur maritime a pris un virage majeur en 2007 en créant le programme de certification environnementale de l’Alliance verte. Grâce à celui-ci, les armateurs, les administrations portuaires et les exploitants de terminaux canadiens et américains de part et d’autre du Saint-Laurent et des Grands Lacs peuvent faire valoir l’avantage net du transport maritime sur les autres modes de transport en raison des niveaux beaucoup plus faibles de ses émissions de carbone par tonne-kilomètre.
« Je siège au conseil d’administration de l’Alliance verte, et j’ai toujours été particulièrement impressionnée par l’accueil réservé aux scientifiques des universités et d’autres instituts de recherche, ainsi qu’aux groupes environnementaux et communautaires, pour parvenir à un consensus sur la manière d’améliorer la durabilité tout en continuant à exercer nos activités », explique-t-elle.
Toutefois, le rythme peut ralentir dès que les chargés de projet prennent en compte les intérêts divergents des collectivités. « Parfois, il faut écarter d’excellentes suggestions, faute de temps ou de ressources, explique-t-elle. Par exemple, tout le monde souhaite consulter les communautés autochtones, et on leur demande leur avis sur divers projets en même temps, mais elles ne disposent peut-être pas toujours de l’expertise nécessaire à l’interne pour y répondre. »
Elle reconnaît qu’aux États-Unis, l’actuel gouvernement fédéral freine la transition vers les énergies propres en abolissant divers soutiens financiers qui favorisaient des retours sur investissement ou diminuaient les risques liés à l’innovation. « Même si les politiques changent, les risques liés aux changements climatiques demeurent, dit-elle. Quelle que soit la situation politique, il est clair que les entreprises en subiront les impacts. »
Mme Couture-Trudel explique aussi qu’il faut s’ajuster au rythme des autres intervenants. « À titre d’exemple, l’industrie maritime québécoise se montre très empressée d’électrifier les navires sur certains corridors aller-retour, pour suivre le calendrier d’électrification bien défini en Europe. Cependant, Hydro-Québec n’est pas actuellement en mesure de fournir aux ports une capacité de recharge suffisante à un prix viable pour notre industrie. »
En priorisant la réduction des impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), la société QSL collabore avec d’autres intervenants pour autoriser le traitement de conteneurs internationaux au Port de Québec. « À l’heure actuelle, il n’y a que cinq ports de ce type au Canada, dit-elle. L’ajout du Port de Québec* permettrait de réduire les émissions liées au transport de marchandises à même hauteur qu’un projet majeur de transport public. »
*NDLR: L'annonce par le gouvernement canadien de la désignation du Port de Québec comme port international de conteneurs a été faite le 24 avril, après la tenue de ce panel.
Mme Couture-Trudel incite à une réflexion novatrice afin de mieux s’adapter à la réalité commerciale en constante évolution et de favoriser le développement durable. « On peut penser, par exemple, à ce projet où nous avons installé des convoyeurs et des grues élévatrices électriques sur 2,5 km afin de saisir une nouvelle opportunité du secteur agroalimentaire dans un port qui ne recevait plus de marchandises lourdes», explique-t-elle.
Grâce à de telles initiatives et à d’autres (comme la réduction du temps d’immobilisation des camions au ralenti), nous avons réduit nos émissions de GES de 55 % depuis 2008.
QSL travaille de concert avec différents partenaires pour trouver d’autres solutions innovatrices à long terme afin de contrer les risques liés au changement climatique, tels que la baisse potentielle du niveau des eaux du Saint-Laurent. « Nous construisons un quai flottant à Sorel, ce qui n’est pas une mince affaire puisque le courant est fort dans le fleuve et que celui-ci est souvent gelé, souligne Mme Couture-Trudel. Non seulement ce quai sera plus flexible, mais il aura aussi moins d’impact sur la biodiversité, en particulier sur le chevalier cuivré, une espèce menacée qui n’existe qu’au Québec. »
Selon Sarah Favel, le CN comprend bien que les gens veulent savoir comment l'entreprise réagit à l'évolution des conditions climatiques sur l'ensemble de son réseau.
Le CN a la responsabilité de protéger ses infrastructures et ses actifs, mais aussi les collectivités qu’il dessert, notamment lorsque surviennent des phénomènes météorologiques extrêmes. Le CN avait ainsi déployé sa flotte de lutte contre les incendies lors des feux de forêt de Jasper, en Alberta, avec des wagons chargés de matériel et d’eau.
En 2025, le CN a alloué environ 3,7 milliards de dollars à son programme d’investissement, dont environ 1,8 milliard est consacré à la sécurité et à l’intégrité de son réseau. « Nous discutons également beaucoup avec nos clients, nos fournisseurs et nos prestataires de services, comme les administrations portuaires, afin de définir les risques et les meilleurs moyens de les gérer collectivement », précise Mme Favel.
Selon M. McEwen, les risques à long terme liés aux feux de forêt, aux canicules et aux autres effets du changement climatique n’ont pas encore été évalués. « Les préoccupations liées à la résilience climatique sont intimement liées à la réduction des émissions, dit-il. Pour le secteur de l’assurance, cela va de soi. »
Mme Couture-Trudel pense que les gouvernements devront prendre des décisions courageuses quant à l’utilisation des deniers publics pour mieux réduire les impacts, qui n’affecteront pas tout le monde de la même manière. « Le changement climatique s’accélère, mais les humains sont lents à s’adapter. Il faut s’attendre à davantage de perturbations jusqu’à ce que le retard soit rattrapé. »
Il est essentiel de communiquer adéquatement les risques et les solutions proposées au public, tout en accordant toute l’attention voulue aux idées qui émergent des consultations.
Évidemment, on ne peut pas attendre qu’un projet convienne parfaitement à tout le monde avant d’agir, mais il faut que les gens sachent que nous sommes soucieux de nous améliorer sans cesse.
En réponse à une question sur la contribution des jeunes à ce chapitre, Sarah Favel incite les étudiants à bien examiner les enjeux avant de se précipiter vers des solutions. « En ciblant clairement votre “énoncé du problème”, vous êtes déjà en train de déterminer qui vous allez consulter par la suite. »
Third Annual Grand Challenge on Sustainability Powered by Gildan, organized by Sustainable Growth Initiative at McGill University
Photo: Edmond Chung Photography
Mitch McEwen rappelle d’ailleurs aux délégués l’importance d’avoir des objectifs (comme la réduction des émissions) fondés sur des données scientifiques, et non seulement sur des préférences politiques ou organisationnelles.
« Allez sur le terrain, insiste Sophie Mauzerolle. Pour élargir vos perspectives, il faut voir ce que font les autres dans votre domaine. »
Claudine Couture-Trudel est du même avis : « J’ai déjà des perspectives plus larges juste à écouter ici vos présentations. Alors de la même façon, je vous invite à rester ouverts aux idées qui ne sont pas nécessairement les vôtres, en vue de trouver des solutions pour un avenir meilleur. »